Mai 68 et le style « Atelier populaire »

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L’atelier populaire des Beaux-Arts sera l’un des hauts lieux de la contestation [en mai 68]. Plusieurs facteurs concourent à son élection. La forte concentration d’artistes bien sûr mais aussi l’arrivée d’une toute nouvelle technique, la sérigraphie, introduite par les artistes Guy de Rougemont et Eric Seydoux qui l’avait apprise aux États-Unis. La sérigraphie supplante la lithographie jusque là dominante. Il s’ensuit une transformation de la production et de la diffusion.

Les conseils donnés par Rougemont sont précis : « Faites un dessin simple, facilement contournable avec de la gomme arabique pour boucher la soie, pas de demi-teinte, en aplat, qu’il y ait une couleur par affiche ». A partir de ces consignes, un style « atelier populaire » s’élabore. Les lettres sont irrégulières, les dessins naïfs, les slogans percutants et provocateurs, le tout monochrome. L’affiche politique écrite qui nous intéresse particulièrement, s’en trouve durablement modifiée, c’est le cas de la première œuvre à sortir de l’atelier « Usines, Universités, Unions ».

Atelier de création d’affiches, séquence du film « Usines universités Union », monté en 1976 à partir d’images tournées en 1968.

Le circuit de distribution qui menait les lithographies directement chez les galeristes, s’efface devant un tout autre dispositif : les affiches sérigraphiées sont destinées à être placardées dans la ville, sur les murs et le mobilier urbain. Les collectionneurs n’en seront pas moins actifs, ils passeront régulièrement à l’atelier s’approvisionner en tirages.

Au delà des œuvres, c’est le lieu lui-même qui peut être considéré comme une véritable création. Organisé avec l’aide d’artistes déjà expérimentés dans l’action politique, — on a souvent souligné l’importance de Julio Le Parc fondateur du GRAV (Groupe de recherche d’art visuel), engagé en Argentine contre la dictature militaire, — l’atelier devient un modèle. Les projets d’affiches sont discutés devant une assemblée publique qui vote « pour », « contre » ou « avec modifications ». L’affiche acceptée est ensuite imprimée puis placardée. L’anonymat est de rigueur, seul un tampon « atelier populaire » authentifie l’œuvre. Au début les tirages se font en deux ou trois cents exemplaires, puis atteignent les trois mille. Pour réaliser de telles quantités, l’atelier tourne à plein régime, nuit et jour. De nombreux militants et groupes viennent, de toute la France et l’Europe, s’approvisionner et se former. L’atelier est un lieu de passage, de discussion, de coordination.

Atelier populaire des Beaux-Arts, Les Frontières, on s’en fout, mai 1968, affiche sérigraphiée, 32×65 cm, BDIC, Nanterre

Plusieurs « mécènes » soutiennent l’atelier populaire : du papier offert par des ouvriers imprimeurs en grève aux baguettes livrées gratuitement par un boulanger du quartier, chacun participe à la vie de ce foyer de création et de contestation.

Dans la longue histoire des affiches politiques, les événements de mai 68 apportent une double contribution. Pour les affiches elles-mêmes, dont beaucoup sont faites uniquement de textes. L’écriture exposée militante trouve une liberté graphique nouvelle, mimant souvent les formes cursives, le tracé rapide des graffitis, l’irrégularité des capitales manuscrites. Le renouveau plastique s’accorde et amplifie le renouveau discursif qui met le slogan à la pointe de la rhétorique de combat. Mais c’est surtout l’atelier de l’imprimeur d’affiches qui sort de l’ombre et occupe la place centrale que l’on avait l’habitude de reconnaître aux anciens ateliers de l’imprimeur de livres, grands lieux de sociabilité savante, ou plus récemment aux sièges des journaux. Lissagaray décrit en ces mots l’effervescence qui régnait par exemple à « La Marseillaise, créée par Rochefort, mitrailleuse tirant sans relâche et dont les bureaux, du matin au soir traversés par la foule, semblaient une sorte de camp. » Nous sommes en 1870 mais la scène n’est pas sans évoquer le bouillonnement de l’atelier populaire.

Atelier populaire des Beaux-Arts, « Camarades ouvriers ! », mai 1968, affiche sérigraphiée, 98,5 x 76 cm, coll. BDIC

Béatrice Fraenkel

Extrait de l’article « Nouvelles ambiances graphiques : mai 68 et le MLF », catalogue de l’exposition Affiche-Action, Paris,  Gallimard, 2012